Témoignage de Odrick, chevalier, rapporté par Dame Shessair, protectrice de la vérité.
Après une hargneuse dispute avec sir Voronwe, j’ai ordonné à mes troupes de contourner la masse
d’archers elfes. Les archers elfes sont de terribles ennemis. Chaque arbre, chaque recoin du
terrain semblaient cacher un elfe. Nombreuses furent les flèches qui se heurtèrent à nos
boucliers forgés par les nains des monts Tamac. Malheureusement, un nombre encore plus grand
d’entre elles déchirèrent la chair de mes précieux alliés, réduisant grandement notre nombre.
Malgré tout, nous avons continué à avancer et réussi à faire retraiter les elfes dans leur
baraquement à la lisière de la forêt. Leur refuge se transforma rapidement en tombeau. Toutes
les personnes disponibles pour leur venir en aide étaient déjà au château où la bataille finale
semblait se jouer.
Une fois la bataille contre les elfes terminée, j’ai fouillé dans le baraquement pour trouver
une carte du royaume qui aurait pu nous permettre de trouver le chemin le plus rapide pour
retourner au château. Notre poursuite des elfes dans le but de couper les renforts du château
nous a menés plus loin de celui-ci que nous aurions voulu. Je ne saurais dire si c’est le
soudain silence ou bien le léger tremblement annonciateur d’une catastrophe qui m’a fait
tourner la tête vers la fenêtre. Une immense colonne de feu faisait rage à l’endroit où je
devinais être le château de Kalifriss. Un point rouge au loin, à peine visible au début,
prenait son expansion au fur et à mesure que le temps, une éternité si vous me demandez mon
avis, passait. Comment décrire ce qui suit... un mur, non... une vague est le terme le plus
approprié. Je disais donc, une vague de feu s’élança dans toutes les directions, formant un
cercle de plus en plus grand. Je vis les maisons de la ville disparaître dans les flammes.
Arbres et roches étaient projetés à des distances inouïes par la force de l’explosion. Je
n’ose imaginer les gens qui devaient tenter de fuir désespérément devant un tel fléau.
L’anneau de feu était encore loin que tout prenait en feu dans la bâtisse. La chaleur était
plus qu’insoutenable, pourtant nous étions incapables de détourner le regard de la mort qui
venait à toute allure. Tout devint un enfer de flammes. Je ne me rendis pas compte de ma chute
dans le cellier. Encore moins des débris qui volaient de part et d’autre. Seul le silence
subsistait...
Témoignage de Feu Voronwe, rapporté par Killroy, maître de la guerre.
Les légions de mon souverain furent parmi les premières à arriver au champ de bataille. Les
armées de Kalifriss semblaient s'étendre à perte de vue. Grâce à nos alliés, notre nombre était
cependant loin d'être négligeable. C'est le coeur audacieux que nous fonçâmes dans le tumulte.
Nous avions un but bien précis. Notre mission était simplement de nous tailler un chemin jusqu'à
Kalifriss et de nous assurer de sa mort. Moi et Xarith, accompagnés d'une petite équipe, avons
donc abandonné nos alliés et quitté le champ de bataille. Après avoir vaillamment combattu, nous
sommes finalement parvenus au palais de Kalifriss.
Utilisant le même chemin que nous avions utilisé pour enlever Talinara, nous sommes parvenus à
la salle du trône. Plusieurs soldats essayèrent de nous arrêter. Sur le parcours, trois de mes
compagnons d'armes tombèrent sous les flèches, deux autres sous les glaives. Avant de partir,
nous avions tous réglé nos comptes avec la mort. C'était un sacrifice nécessaire. Leur place
était assurée au Valhalla. Aucun prix n'était trop grand à payer pour arrêter ce démon qu'était
Kalifriss. De peine et de misère, nous parvîmes malgré tout à vaincre et à déjouer les gardes.
Nous n'étions pas du tout préparés à ce que nous trouvâmes au centre de la salle du trône. Dessiné
en rouge sur le sol, nous trouvâmes un grand cercle composé en majorité de runes et de cercles
concentriques. Une odeur de soufre envahissait la pièce. Des dizaines de cierges éclairaient le
tout et lançaient des ombres menaçantes sur les murs briquetées. Kalifriss, au milieu du cercle,
chantait de façon gutturale et rythmique. Un langage qui n'était pas fait pour un humain ou même
un elf. Bizarrement, aucun garde ne semblait le protéger. Plus curieux encore, il n'a pas paru
s'apercevoir de notre présence.
Épée en main, j'ai tenté de m'approcher de lui. Peu importe ce qu'il faisait, je devais mettre
fin à ses jours, mettre fin à la guerre. J'étais incapable de faire un pas. J'ai regardé Xarith.
Il était aussi surpris et paniqué que moi. Nous étions figés... incapables de bouger... nous ne
pouvions qu'écouter le chant de Kalifriss puis le moment est arrivé... Kalifriss a cessé de
chanter. Un silence complet tomba sur la place. Il a ouvert les yeux, nous a regardés, un par un,
et a souri. Un sourire pervers. Les cercles concentriques, chacun leur tour, ont commencé à
s'enflammer. Un feu rouge vif... surnaturel. Crépitant d'énergie. Une colonne de feu a commencé
à grandir... Désintégrant le plafond, le sol, tout. Ce n'était plus qu'une colonne d'énergie
grandissante... nous avons alors été engouffrés !
Témoignage de Feu Silmarion, roi des elfes, rapporté par Dame Shessair, protectrice de la vérité.
Je suis arrivé au royaume de Kalifriss et la nuit était déjà tombée. Je voyais les étendards du
Seigneur Killroy avancer vers le palais de Kalifriss. Je donnai quelques ordres à mes généraux,
et je me lançai au galop afin de rejoindre Voronwe, qui s’apprêtait à pénétrer les jardins du
château. Je voulais tuer Kalifriss de mes propres mains pour ce qui était arrivé à ma fille
Delfie.
Arrivé aux portes du château, je fus saisi par le silence qui pouvait régner dans ces lieux.
Je commençai à parcourir les couloirs qui m’amèneraient à la salle du trône de l’ancien maître
des lieux et partout où je passais, je pouvais voir les corps de dizaines de domestiques et de
soldats qui jonchaient le passage. Je me penchai sur quelques-uns de ces corps et me rendis
compte qu’ils n’étaient morts des mains d’aucune armée. Chaque visage que je contemplais était
d’un rouge écarlate et je pouvais voir de la vomissure qui avait coulé de leur bouche. Près d’un
corps, gisant sur une chaise d’un poste de garde, je trouvai une chope de bière contenant une
substance étrange que je ne pus identifier. Mais l’approchant de mon nez, afin d’en sentir le
contenu, je dus rapidement déposer la chope et m’en éloigner. Car aussitôt que je la portai à
mes narines, je sentis la nausée me monter à la gorge. Je n'avais plus aucun doute : c’était
un poison mortel. On aurait dit que ces gens avaient eu peur d’une mort atroce et qu’ils avaient
préféré une mort rapide et sans souffrance.
Je n’y comprenais rien. Pourquoi avaient-ils décidé de se suicider? Ils auraient pu simplement
se rendre et nous n’aurions fait aucun mal à ces gens... C’est alors que j’entendis un bruit
énorme. Je n’eus que quelques secondes pour voir par la fenêtre du poste de garde, l’aile droite
du château exploser devant mes yeux. Je vis s’avancer à une vitesse effrayante des flammes d’un
rouge incandescent. Je compris, trop tard, pourquoi les gens s’étaient enlevé la vie. Ils ne
voulaient pas voir les enfers mêmes déferler sur eux. La dernière pensée que j’eus fut par ma
dame Shessair et ma fille, que Chaos veille sur elles!
Témoignage de Luc, ex-allié de Kalifriss
J'étais posté dans cet arbre depuis plus de quatre heures maintenant. Kalifriss m'avait prévenu
de rester loin de ce combat... Qu'il ferait tout en son pouvoir pour montrer à ces agresseurs
qu'il était loin d'être cet homme méchant que tout le monde pensait qu’il était, et ce, tout
seul, sans aide.
Je commençais à m'endormir. Les minutes se faisaient longues… Peut-être était-ce une blague...
pour lui faire peur…
Quand soudainement... une énorme armée approcha. Je crus reconnaître le drapeau de Sir Killroy !
Je ne pouvais plus attendre une seconde de plus pour voir les armées de Kalifriss écraser celle
de Killroy. Soudainement, une deuxième armée arriva... C’était celle de Dame Shessair, toujours
aussi convaincue de sauver ce cher Lans. Les deux armées approchaient. J'étais inquiet pour mon
maître. Qu'allait-t-il lui arriver, lui qui ne voulait que la paix. Je voulais l’aider mais je
me sentais impuissant. Je ne voulais pas qu'il lui arrive quelque chose
Une énorme explosion me projeta de mon arbre... Assommé, je perdis connaissance...
A mon réveil, je ne me souvenais plus de rien... Je regardai le royaume de Kalifriss,
complètement détruit par sa magie...
J'éprouvais un sentiment spécial. J'étais heureux... Heureux qu'il soit mort. Je ne savais pas
pourquoi je le respectais. Nous étions de grands ennemis, et peu de temps après, de grands amis,
sans savoir pourquoi. Tout ce que je savais... C’est que j'étais libéré... comme si on avait
contrôlé mes sentiments tout ce temps là...
Histoire de Sidgie aux Pieds poilus, citoyen plus ou moins modèle du royaume de Kalifriss,
racontée par Killroy maître de la guerre.
J'étais encore complètement bouleversé. Je hais la mort. La mort avait déjà pris tellement
d'innocents. Tellement de vies perdues inutilement. Comme vous pouvez vous en douter, la mort
de Kalifriss m'avait laissé insatisfait. Je devais maintenant découvrir la source de son pouvoir.
Je devais m'assurer qu'une telle chose ne se reproduise plus. Je me suis alors mis à sonder
toutes les âmes qui planaient encore au-dessus du champ de bataille. Bizarrement, c'est à
plusieurs kilomètres de la forteresse que je trouvai quelque chose d'intéressant. Une âme qui
errait sous les décombres d'une auberge soufflée par l'explosion. C'était l'âme déchirée d'un
vulgaire voleur. L'âme du voleur était dans un état lamentable. C'est pourquoi c'est moi,
Killroy, qui vous raconterai l'histoire que j'ai dû lui extirper de peine et de misère.
Celui-ci était connu sous le nom de Sidgie Aux Pieds poilus. Il était de la race des petites gens,
race très rare. Sidgie était un vulgaire voleur. Vulgaire, mais très habile. Comme tous les gens
du royaume, il entendit un jour les rumeurs qu'une attaque majeure se préparait contre son royaume.
Un homme normal aurait fui. Un homme courageux se serait engagé dans la milice. Sidgie, quant à
lui, décida d'en profiter pour s'en mettre plein les poches. Il décida de tirer parti du brouhaha
pour s'attaquer à ce dont aucun autre voleur n'avait osé s'attaquer jusqu'à présent : la
forteresse du seigneur Kalifriss. Combien de richesse il pourrait y trouver ! Il commença
donc les préparatifs.
Lorsque les armées étaient à seulement un jour du royaume, il mit son plan à exécution. Je ne
vous raconterai pas son périple au complet. Mais sachez qu'il a dû user de toute son expérience,
de toutes ses aptitudes et bien sûr de son instinct pour parvenir à s'introduire jusqu'à la salle
du trésor. Eh oui, bien que difficile à croire, Sidgie avait réussi. Ce fut très rapidement que
son sac devint plein à craquer. C'est lorsqu'il s'apprêta à quitter les lieux que le destin vint
se moquer de lui. Était-ce par avarice, était-ce par orgueil ? Sidgie ne tenta simplement pas
d'expliquer cette pulsion. Sidgie devait à tout prix voir la salle du trône. Au fond de lui,
il savait que s’il n'y allait pas, les remords le hanteraient à jamais. Il sut hors de tout
doute qu'un trésor d'une valeur inestimable l’y attendait. Alors, il fit son chemin jusqu'à
la salle du trône. Il trouva celle-ci déserte. Il commença sans tarder son inspection. La seule
chose qui sortait de l'ordinaire était ces choses déposées sur une table. Des cierges, des
craies, de l'encens, plusieurs fioles, un pilon et un mortier.
Puis il vit le grimoire. Un énorme bouquin relié de cuir. Une étoile à neuf branches était gravée
sur la couverture. Le grimoire semblait tellement vieux qu'il semblait sur le point de tomber en
poussière. Sidgie avait trouvé ce qu'il cherchait. Il vida la moitié de son sac et y plaça le
grimoire. Il devait à tout prix sortir ce grimoire de la forteresse. Il devait trouver un
endroit sécuritaire où le cacher. Rien ne devait arriver à ce grimoire. Sa vie n'avait plus
aucune importance. Tout ce qui importait maintenant était dans son sac. Il quitta facilement
la forteresse. Les forteresses ne sont tel pas fait pour empêcher les gens d'entrer ? En sortir
en fut donc un jeu d'enfant !
Le lendemain, les armées étaient sur le royaume. Sidgie ne quittait plus jamais le grimoire.
Il portait le grimoire contre lui, le serrait contre sa poitrine. Il radotait sans cesse des
choses incompréhensibles. Puis à un certain moment, il regarda par la fenêtre et y vit la
forteresse assiégée par des milliers de soldats. Sans raison apparente, il se retourna, se
recroquevilla et serra le grimoire de toutes ses forces. C'est à ce moment que la terrible
explosion souffla le royaume. En même temps que des centaines d'habitations, Sidgie fut
complètement pulvérisé. Son petit corps d'enfant vint s'écraser contre un mur, le traversa.
Autour de lui, tout devint débris. Plus rien ne put être retrouvé de Sidgie. Mais son corps
avait réussi à protéger le grimoire.
Que contenait ce grimoire me demanderez-vous ? Et bien, sachez qu'après avoir analysé l'âme
tourmentée de Sidgie aux Pieds poilus, j'ai envoyé une vingtaine d'hommes à sa recherche.
Bien que sachant assez précisément où le grimoire s'était retrouvé, ils n'ont rien retrouvé.
J'ai donc bien peur, chers amis, que le grimoire soit quelque part prêt à être utilisé à nouveau.
Lettre de Feu Azraël, général en chef des troupes de sa majesté Kalifriss, écrite à sa bien-aimée,
rapportée par Cyrus, fidèle serviteur de sa majesté même dans sa mort.
Il y a quelques jours, j’ai envoyé des troupes patrouiller ce qui fut le palais de mon maître,
afin de trouver ce qui reste des décombres. Parmi bien d’autres choses, il y avait cette lettre,
dont je vous fais part.
« Chère Ardana
Le soleil disparaît à l’horizon. Le cycle se poursuit, la lumière laissant place à la noirceur.
Et au loin, la guerre se prépare...
Depuis bientôt un mois, je prépare les troupes, sous la direction de Sa Majesté. Depuis bientôt
une semaine, nous nous entraînons pour la Grande Bataille. Depuis si longtemps attendons-nous
ce jour. Mais au point culminant du moment, j’ai peur. Peur de quoi? Je ne saurais le dire. Mais
un sentiment d’angoisse me ronge. Dans cette guerre, le sort du monde sera joué. Il n’y a que
deux solutions possibles. Soit nous triomphons, soit nous mourrons. Mais quoi qu’il advienne,
ils ne pourront gagner.
Notre puissance sera peut-être anéantie par la puissance de nos adversaires, mais aucune force
ne saurait dompter la fierté et l’honneur de mon Seigneur. S’il triomphe, les terres de Bahagon
nous appartiendront, à nous tous. Nous pourrons installer un empire inégalé où toutes injustices
du passé seront réparées, où tous les peuples, toutes les races seront unis sous un seul et même
roi : Kalifriss. Mais, s’il advenait qu’il perde, alors sa mort signifierait la fin… la fin
de toute paix. La fin de toute justice. La fin de toute chance de vivre dans l’unité et la
prospérité. La fin de la vie même...
Cependant, au delà de tout ça, ceux qui connaîtrons la fin seront ces agresseurs. Eh oui, si
je t’écris cette lettre, c’est que je ne reviendrai point de ce combat. Cette guerre tire
en effet moins d’une bataille que d’un piège. Car sans le savoir, ses ennemis précipiteront
leurs troupes au bord du gouffre, et notre défaite, aussi bien que notre victoire, leur
donnera une dernière poussée afin qu’ils sombrent dans le néant.
Le plan de bataille est simple: retenir l’ennemi. Le retenir assez longtemps pour que mon
maître puisse finir sa tâche. Pour ceci, nous allons utiliser nos meilleurs atouts. Des milliers
de guerriers elfes seront envoyés au front, formant un bouclier de chair. Des millions d’archers
seront placés de manière à ne laisser à l’ennemi aucune chance d’avancer, devant se cacher
derrière les boucliers. Des tonnes d’élémentaux et de cavaliers, chargeant dans la foule,
tuant ceux qui oseront s’approcher trop près du palais de mon maître. Et des nuées d’abeilles,
semant la pagaille dans les rangs ennemis, qui seront lacérés par des tirs de catapulte.
Non, nous ne pouvons perdre cette guerre. Mais si nos armées venaient à échouer... nos ennemis
verraient la vraie puissance de mon maître s’abattre sur eux tel une vague de mort et de
souffrance. Au loin, je peux voir un nuage de fumée, soulevé par l’arrivée des troupes ennemies.
Adieu ma bien-aimée. Je te laisse avec les derniers mots de mon maître : « Mieux vaut de mourir
debout que de vivre à genoux, mieux vaut mourir que de tomber entre leurs mains. »....
-Azraël, général en chef des forces armées de Sa Majesté.¬»
Témoignage de Arius, espion d'Oberan, premier fils du Chaos
L’herbe est sèche aussi loin que mes yeux peuvent voir. Les dieux seuls savent ce qui a pu
causer un si triste paysage. Je n’ai jamais vu autant de gens réunis au même endroit. Pourtant,
jamais dans toute ma vie, je ne me suis senti aussi seul. Le clapotement des gouttes de pluie
forme une cacophonie insoutenable dans mon esprit. L’air est malsain. La tension créée par
l’expectative de ce qui va suivre est palpable. Tout est fin prêt pour la bataille décisive.
Les troupes de Kalifriss se dressent devant nous, fières et arrogantes. Leur forteresse est
immense et sinistre. Sa simple vue me donne des frissons. L’emblème du maléfique Kalifriss
flotte allégrement au-dessus des deux immenses tours qui la surplombent. Le vent qui nous
souffle au visage est anormalement froid pour ce temps-ci de l’année. Je me demande si ce n’est
pas un autre maléfice. Tout semble être contre nous, même la nature. Je jette un coup d’œil
sur les soldats impatients. Impatients que tout cela finisse; oui, quitte à en perdre la vie.
Bien que mes yeux de faucon m’ont plus d’une fois sauvé la vie, aujourd’hui, j’aurais préféré
être aveugle. Leur expression montre bien l’horreur de la situation. Pour moi, c’est normal
d’être ici, mais eux, leur travail consiste à défendre leur royaume. Aujourd’hui, ils viennent
en conquérants. Que les prêtres aient prédit une victoire sur cet être, supposément maléfique,
ne pèse pas gros comparativement au fait d’arriver face à cette immense forteresse où des ennemis
deux fois supérieurs en nombre nous attendent. Je sais que des renforts sont en route, mais
comme tous les soldats, je doute qu’ils arrivent un jour. Malgré ma fidélité, je ne peux
m’empêcher de douter des motivations de mon maître. D’aussi longtemps que je m’en souvienne,
jamais une coalition de dieux n’a réussi à tenir. Tous les hommes sur le champ de bataille
le savent. Peu importe ce qu’a fait ce Kalifriss, j’espère qu’il en vaut la chandelle. Il m’est
difficile de ne pas me demander où ils sont, les dieux, pendant que les hommes qui leur portent
une fidélité aveugle vont mourir pour eux. Je suis bien placé pour savoir qu’ils assistent
probablement tous à la bataille par les yeux de la nature, mais rien ne peut apaiser mes
craintes.
Je détourne mon regard des hommes. Je ne veux pas retenir leur visage, encore moins leur nom,
sachant que nombre d'entre eux ne reviendront probablement jamais.
Les premiers ordres commencent à fuser. Le moment fatidique approche. De l’autre côté, l’ennemi
se prépare aussi. Ce sont les archers, que l’on voit au-dessus de la muraille, qui me font le
plus peur. On dit qu’ils sont capables de percer l’aile d’un oiseau-mouche en plein vol.
Le signal est donné. Les catapultes lancent leurs projectiles de mort; les troupes s’avancent
rapidement vers la forteresse. Leur déplacement cause un tel tremblement que je manque de tomber
au sol. Je n’attends pas de voir la nuée de flèches qui va s’abattre sur eux. J’ai bien plus
important à faire. Bien que je ne sois pas sous les ordres de Killroy, je me mêle à ses troupes.
Mon maître semble convaincu du succès du capitaine Voronwe. Nous allons tenter d’utiliser
les passages secrets du château qui appartenait jadis au seigneur Lans. C’est tout de même
comique de savoir qu’il nous aide même après sa mort.
La progression est lente, la nature elle-même nous bloque le chemin. Au moins, aucun ennemi n’est
rencontré lorsque nous progressons vers les passages secrets. Mon cœur se serre juste au moment
où j’entre dans le château. Je me suis toujours senti mal à l’aise dans les endroits restreints.
Et pour sûr, le fait que l’endroit restreint en question soit potentiellement truffé de pièges
et d’ennemis n’a rien pour me rassurer! La troupe s’avance lentement dans les sombres couloirs.
Le château autrefois si beau a été saccagé. De nouvelles tapisseries montrant des rituels
sacrificiels remplacent la magnifique murale parlant d’un pays où les gens sont joyeux et
s’habillent en rose. Nous sommes maintenant dans la région des oubliettes et il nous faut monter
dans le donjon. Pour le moment, nous n’avons rencontré que quelques gardes et ceux-ci ont été
rapidement maîtrisés. C’est presque suspect. Plus nous nous approchons du donjon, plus le paysage
est macabre. Pour avoir « visité » les catacombes des niveaux inférieurs, nous savons
pertinemment que les techniques de torture dessinées sur les tapisseries ont déjà été toutes
été mises à l’œuvre. Je vois clairement la sueur sur le front de chacun. Malgré leur bravoure,
tous sont convaincus que leur dernière heure est venue. Moi aussi d’ailleurs.
J’entends au loin un chant grave et guttural qui traverse les murs, probablement chanté dans un
langage très ancien. La peur, déjà très présente parmi nous tous, atteint son paroxysme. Me
retournant par réflexe, je me rends compte qu’au moins la moitié de nos hommes (nous n’étions
déjà pas nombreux) manque à l’appel ! Le chant maléfique n’est plus tellement loin maintenant.
Il est possible d’en distinguer des paroles :
« Ineraz nomine fearis imperious tenebre facicas elementalis cogeno ertas mortum… »
Mû par une curiosité que j’ai bien du mal à m’expliquer, je dépasse Voronwe et j’entre dans
le donjon. Les murs sont couverts de runes et autres inscriptions magiques. L’air semble
surchargé d’énergies maléfiques. La salle embrumée est remplie de brasier. Mon regard se porte
au sol. L’horreur de cette vision restera à tout jamais gravée dans ma mémoire. Disposée
en grand cercle autour de leur maître, la garde royale de Kalifriss est prosternée devant
le maître. Aucun d’eux ne bouge, enfin… je devrais plutôt dire qu’aucun ne bougera plus.
Planté dans leur ventre, leur cimeterre ensanglanté donne l’impression que chacun est bossu.
Kalifriss, l’ennemi à abattre est au milieu d’eux. Des cercles concentriques de flammes
l’entourent. Il semble vivre dans un autre monde tandis qu’il chante sa macabre mélopée.
Le voyant ainsi en train de s’immoler, des souvenirs plus vieux que le monde me viennent
à l’esprit. Je dois aujourd’hui la vie à mon maître. S’il n’avait pas autant eu la passion
des légendes des anciens, plus personne ne serait là pour raconter mon histoire. Devinant
que le rituel se terminera dans les secondes qui suivent, je me lance par la fenêtre à toute
vitesse. En bas, le combat fait encore rage. Les alliés semblent remporter la victoire, mais
l’ennemi tient toujours bon.
Peu importe maintenant… la brasse est donnée et tout le monde perd. Je monte vers le ciel le plus
rapidement que mon petit corps le permet. Le feu infernal déclenché par l’ignoble Kalifriss est
en train de tout raser sur son passage et il s’en est fallu peu pour que j’y reste. J’espère que
mes plumes vont un jour reprendre leurs couleurs originales. Que reste-il en bas vous
demandez-vous ? Et bien voilà votre réponse…
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