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LE PREMIER ANATHOÏ

Par Vincent Pelletier

   Les traits du morne désert de sable laissent tranquillement place à une oasis. L’eau prend forme et s’anime. Quelques instants plus tard, c’est la vie qui naît. Tout d’abord sous forme de somptueux palmiers qui s'étirent gracieusement vers le ciel. Fourmis et scorpions font ensuite leur apparition, mais laissent rapidement place à des formes de vie plus complexes, tels reptiles et oiseaux. Au fur et à mesure que le décor s’affine, on y découvre des plantes dignes de l’Éden et de nouvelles créatures que nul ne saurait nommer. Le désert est aride et pourtant l’air entourant l’oasis est si doux qu’il semble inviter les passants à y dormir pour l’éternité.
   Je recule un instant pour admirer l’œuvre, satisfait, sans pour autant l’être totalement.
   —   Maître, pourquoi me faites-vous faire de la peinture plutôt que de continuer mon apprentissage?
   —   Et toi, pourquoi as-tu choisi de peindre une oasis?
   Comme toujours, le maître répondait aux questions par d’autres questions. Je lui en tiens difficilement rigueur.
   —   J’imagine que c’est parce que c’est ce que je ressens, lui répondis-je. L’oasis, c’est notre identité. C’est le lieu réconfortant que je peux appeler « chez moi ».
   —   Et le désert? s’enquit l’instituteur.
   —   C’est l’absence d’avenir, en dehors du paradis que nous nous sommes créé. C’est la solitude des choix que nous faisons, continuais-je. La somme des incompréhensions dont nous sommes victimes.
   —   Tu as peur?
   —   Certes, maître.
   —   De quoi exactement?
   —   D’échouer j’imagine, lâchais-je sans conviction. Je n’avais pas vraiment le goût de philosopher.
   —   À moins que ce soit la peur d’être oublié, enchaîne mon énigmatique maître en guise de conclusion. Ce sera tout pour aujourd’hui. Tu peux retourner vaquer à tes occupations.
   Mon maître range le lourd volume qui lui avait fait office de lecture alors que je peignais et se dirige vers la porte en ébène pour quitter la salle. Avant de partir, il se retourne et lance : « Demain matin, conférence par lady Shessair. N’oublie pas les joutes non plus; tu dois être bien préparé. Nous nous reverrons après la partie. »
   Enfin libre pour la soirée, je prends quelques instants pour terminer le tableau : c’est fou à quel point une tâche devient plaisante lorsqu’elle n’est plus obligatoire. Après plusieurs retouches, je décide finalement de signer mon œuvre par une étoile, brillant dans le ciel même en plein jour. De cette manière, je m’assure que jamais les créatures de mon oasis ne s’égarent.
Un coup d’œil rapide par la lucarne m’indique qu’il fera bientôt nuit. Sans perdre de temps, je ramasse mes livres et me prépare à quitter l’atelier. Une dernière fois, je contemple la toile en me demandant si un jour, nous aurons une étoile pour nous guider.

***

   Shii’za voudrait bien dormir, mais elle n’y arrive simplement pas. Aujourd’hui, elle avait vu son frère aîné se battre contre une terrifiante créature. Du haut de ses neuf ans, elle ne comprend pas comment la nature peut être aussi cruelle. Son père lui a expliqué que l’animal est fier et doit tester les qualités de guerrier de son adversaire avant de se laisser manger. Plus la bête est agressive, meilleure sera sa viande et plus nombreuses seront les personnes qui pourront s’en nourrir. Loin d’apaiser la petite, les récits de son père ont déclenché chez elle des cauchemars chaque fois que le sommeil a tenté de la saisir.
   Serrant de toutes ses forces la fourrure qui lui fait office de couverture, Shii’za tend l’oreille. À l’extérieur, une étrange mélopée se fait entendre. Peur ou curiosité, s’interroge-t-elle. Décision difficile. Elle sait qu’elle n’a pas le droit de sortir une fois la nuit tombée. Et pourquoi pas la peur et ensuite la curiosité? songe-t-elle en guise de réponse. Délicatement, elle tasse la fourrure, enfile ses sandales et jette un coup d’œil par l’interstice de la porte entrouverte. Personne en vue. Au loin, un grand feu est allumé et projette des ombres menaçantes sur le village.
   —   Peur ou curiosité? dit-elle, cette fois à voix haute.
   Curiosité l’emporte, elle ouvre la porte et se glisse discrètement dans la nuit. À pas feutrés, elle se faufile entre les arbres, inexorablement attirée par le chant parfois lent et triste, parfois empli de la rage d’une tempête. Cachée dans l’ombre des buissons, elle distingue maintenant les hommes de son village, chantant et dansant de manière étrange autour du feu. Tentant de bien saisir la scène, elle voit son frère aîné se prosterner devant le feu, invoquant les esprits de la forêt pour leur demander protection. Tous sont vêtus d’habits de cérémonie qu’elle n’avait jamais vus auparavant. Elle admire leurs coiffes aux couleurs vives et leurs masques.
   Pourquoi les enfants n’ont jamais le droit d’assister aux fêtes costumées? se dit-elle. Il faudrait vraiment une occasion où ce sont les jeunes qui se promènent dans le village déguisés, pense-t-elle.
   Laissant les rêveries de côté, elle se prépare à silencieusement retourner à la hutte. En effet, le rassemblement semble tirer à sa fin. Tour à tour, les villageois s’alimentant au grand feu, allument une torche et forment une procession pour regagner leurs demeures. Pour arriver à temps, Shii’za doit courir dans la forêt à l’aveuglette tout en faisant le moins de bruit possible pour ne pas attirer l’attention. Heureusement, elle connaît les moindres recoins des alentours et parvient à atteindre son lit quelques minutes avant que sa famille ne pénètre dans la demeure.
   Feignant avoir été réveillée par le bruit de la porte, elle se tourne et d’un faux minois endormi demande à son père ce qui se passe.
   —   Repose-toi, dit-il de son habituel ton compréhensif, mais sérieux. Demain, nous partons…
   —   Ah oui? dit-elle d’un air surpris. Jamais elle n’avait pensé devoir quitter le seul endroit qu’elle avait connu. Pourquoi?
   —   Les guerriers de la tribu ont été appelés par les esprits pour combattre. Nous devons respecter leur volonté. Nous allons au nord rencontrer le clan ennemi. On raconte qu’il utilise des forces obscures pour dominer la nature.
   —   Père?
Elle savait qu’il valait mieux ne pas abuser de sa patience.
   —   Comment ferons-nous pour trouver notre chemin?
   —   Rassure-toi, nous ne nous égarerons pas; les esprits ont promis qu’ils feraient briller une étoile plus forte que toutes les autres pour nous guider.

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